Martien Martienne

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Le rêve d’une martienne.

Il y a des histoires qui vous marquent enfant et ne vous lâchent pas adulte. Parmi celles-ci, fondatrices,Les Chroniques martiennes de Ray Bradbury n’ont cessées de me fasciner, et je comprend maintenant,peut-être mieux qu’avant, pourquoi.

Ce livre culte écrit en 1950, fait dialoguer Mars et la Terre à travers l’histoire de la conquête spatiale,métaphore de la colonisation et de la destruction des peuples, des espaces et des esprits terriens au cours de l’Histoire. Ray Bradbury dresse, dans une suite d’épisodes et de fables extra-terrestres, le portrait de notre société, de ses possibles, de ses espoirs et de ses catastrophes. Il compose un chant humaniste, un appel à l’ouverture face à l’autre, à l’étranger, à l’inconnu, pour aujourd’hui et pour demain (l’action se passe en 2030), en compagnie de martiens si humains…trop humains…

Cette oeuvre, souvent classée à tord dans la case « science-fiction » est en fait plus proche d’un recueil de contes immémoriaux, de nouvelles pleines de suspens et de poésie, dont la force touchent au mythe et avec évidence au théâtre.

La deuxième chronique martienne, nommée Ylla, a frappé ma mémoire et mon imagination il y a plus de trente ans. Ylla est une martienne un peu Madame Bovary, un peu Madame Butterfly, qui s’ennuie avec son martien de mari. Elle rêve chaque nuit qu’un homme étrange, venu du ciel, lui parle à l’oreille et désire l’emmener vers une vie plus chantante, une vie plus grande… Le mari qui surprend sa femme entrain de rire dans son sommeil devient fou jaloux de ce rêve… Peut-on tuer un rêve avant qu’il ne devienne réalité ? Car en effet quelqu’un approche, un étranger : le premier cosmonaute américain en direction de la planète Mars. La martienne écoute la mélodie de son intuition, toute prête à accueillir l’inattendu …

En relisant cette fable bien des années plus tard, tout m’a semblé intact et désormais propice à l’adaptation pour la scène : les dialogues ténus et tendus, laissant le non-dit faire son travail, lourd d’évocations, la puissance des images, des sentiments, des personnages et des situations…. L’auteur visionnaire de Fahrenheit 451 a l’art de faire travailler le lecteur (le spectateur futur…), d’activer ses émotions, ses sensations, il transporte nos pensées dans le temps et l’espace d’un autre nous-même où,stupéfaits, nous nous reconnaissons et nous interrogeons à nouveau.

Au jeu dialogué des deux acteurs (le couple martien) flottants comme dans un No moderne, la présence de la musique est apparue comme évidente suite à la rencontre avec le travail du quintette des Percussions Claviers de Lyon. Vibraphone, marimba et xylophones deviennent sur scène le plancher vibrant de la maison martienne. La commande faite au compositeur allemand Moritz Eggert d’une musique originale mettra en notes le « livret » de notre histoire, parole et musique, le dialogue de deux mondes qui se regardent et rêvent de se rencontrer.

Ylla est l’espoir du monde, une ligne de fuite, un conte extraterrestre humaniste, une apologie de la main tendue, un manifeste puissant, ludique et pudique pour l’autre, pour le voyageur.Dans cette maison aux apparitions, à la fin de l’histoire, le chant pourra s’élever comme une ouverture inattendue, un espoir, une surprise, intuition et anticipation d’une femme qui continue de rêver, à habiter un ailleurs… Car le cœur bat, il bat encore.

Laurent Fréchuret